Mystérieuses et complexes, les amours plurielles fascinent autant qu’elles déroutent. Entre liberté revendiquée et jalousie entêtante, ces relations hors normes ne se vivent pas sans heurts.

Entrer dans le moule. Être dans la norme, envers et contre tout. Pendant des années, Michel et Victor* se sont employés à ressembler le plus possible à un couple lambda. Présentation aux parents, emménagement et fiançailles, ils affichent aujourd’hui tous les symboles d’une vie à deux épanouie et prometteuse. Pourtant, sous des dehors conventionnels, ces trentenaires parisiens ont un mode de vie un peu particulier. “Nous sommes polyamoureux“, lancent-ils en coeur.

Entre clichés bien ancrés et interprétations sulfureuses, difficile pour leur entourage de comprendre ce choix. “Les gens font beaucoup de raccourcis. Pour eux, nous sommes soit polygames soit libertins”, s’amuse Michel. “Le polyamour, ce n’est pas du tout ça”, renchérit Victor. “C’est la possibilité d’avoir plusieurs relations amoureuses de façon simultanée avec le consentement de son partenaire, sans rivalité ni colère. D’un côté, nous vivons normalement notre vie de couple, de l’autre, nous nous permettons mutuellement de faire une belle rencontre et de la vivre pleinement”.

Une liberté grisante

Parce qu’ils assument leurs liaisons tout en revendiquant leur envie de stabilité, les polyamoureux semblent refléter les ambivalences de l’époque. Bien loin des aventures d’un soir décevantes ou d’un morne zapping Grindr, leurs relations extra conjugales se vivent comme des histoires d’amour sincères, qui ne demandent qu’à s’épanouir. Si cette inconstance passe souvent pour un papillonnage frivole, elle témoigne plutôt de leur profonde insatisfaction. Lucidité ou exigence démesurée, ils estiment en tout cas que leur conjoint ne peut pas les combler entièrement. Le désir s’incarne alors dans d’autres partenaires, chaque relation apporte quelque chose de différent, loin de la routine et de l’ennui.

“Il y a une grande naïveté à croire qu’être en couple fait automatiquement taire notre besoin de rencontre, de découverte. Dans les relations monogames, on a trop souvent tendance à s’oublier, à perdre de vue ses propres envies au profit d’une vie à deux contraignante et parfois frustrante”, détaille Michel. “Le polyamour offre des perspectives enthousiasmantes car il ouvre le champs des possibles. Les relations humaines ne sont pas manichéennes. Au contraire, elles sont faites d’ambiguïtés, de flou. Dans notre conception de la vie amoureuse, les hésitations, les incertitudes ne sont plus un obstacle mais représentent une liberté grisante”, renchérit Guilain Omont, créateur des premiers cafés dédiés aux polyamoureux et du site Amours pluriels.

“Une forme d’individualisme exacerbé”

Le sacro-saint principe de fidélité s’efface alors au profit d’une volonté d’émancipation, pour soi et pour les autres. “Il me serait insupportable que ma compagne ait un droit de regard sur mon emploi du temps. De la même manière, je n’exigerais jamais d’elle qu’elle rentre à la maison chaque soir à heure fixe. Je trouverais malsain d’être l’unique objet de son attention. Être pleinement présent pour l’autre c’est avant tout un luxe, pas une obligation”, théorise Victor. En s’affranchissant des normes et des diktats qui peuvent peser sur la notion de couple, les polyamoureux espèrent faire évoluer les mentalités… sans toujours rencontrer le succès escompté.

Ceux qui les côtoient les considèrent parfois comme des personnes narcissiques, ayant pour unique objectif de réaffirmer leur pouvoir de séduction. Des critiques que comprend Audren Le Rioual, auteur du blog dédié aux amours libres, Les fesses de la crémière:”Elles procèdent d’un bain culturel qui propose le couple monogame et stable comme seul modèle de relation responsable, sans jamais remettre en question le principe de départ, lequel est très largement hérité d’une vision patriarcale du mariage, selon laquelle la femme appartient à son mari (et, plus récemment, réciproquement)”, expose-t-il.

“Le polyamour témoigne malgré tout d’une forme exacerbée d’individualisme, souligne Bernard Geberowicz, psychiatre, auteur de l’ouvrage Les sept vertus du couple, (éd. Odile Jacob). Ma liberté ne se résume pas à faire ce que je veux quand je veux. Si je ne suis pas heureux en ménage, ce n’est pas uniquement parce que mon conjoint n’est pas à la hauteur de mes attentes. Il y a toujours une coresponsabilité dans la vie à deux”, ajoute-t-il. Le polyamour serait-il alors la preuve d’une immaturité affective? “L’immaturité, c’est de penser que le prince charmant existe, rétorque Françoise Simpère, journaliste, polyamoureuse et auteur du Guide des amours plurielles, (éd. Pocket). On fait péché d’orgueil en pensant que l’on peut être tout pour l’autre et lui tout pour nous.”

Un sentiment d’abandon difficile à gérer

Ne rien s’imposer, pouvoir mener de fronts plusieurs relations sans obligation ni pression, concilier flexibilité absolue et engagement… Si la vie amoureuse des polyamoureux semble idyllique, leurs attentes et leurs projets se heurtent parfois au mur d’une réalité moins rose qu’ils ne l’imaginaient. Quand des divergences apparaissent au sein du couple, la libéralité des débuts cède parfois le pas à la jalousie.

C’est le cas de Daniel et Tony. Pour ce comptable de 42 ans, l’excitation a peu à peu laisser la place à un sentiment d’abandon difficile à gérer. “Au départ, j’étais très enthousiaste. J’avais l’impression que le polyamour nous permettrait de donner un second souffle à notre histoire. Quand Daniel a commencé à voir Didier, une homme qu’il avait rencontré à son club de sport, j’ai même été heureux pour lui. Les doutes se sont insinués avec le temps. Daniel n’était plus jamais à la maison. J’ai commencé à me sentir délaissé, à imaginer qu’il était plus heureux avec Didier, qu’il allait me quitter pour lui. Au lieu de me faire du bien, cette expérience m’a profondément fragilisé”, admet Tony.

Parler de ce que l’on ressent, en toute transparence

“Accepter de voir son partenaire s’éloigner est un défi complexe à relever. À la peur de la rupture s’ajoute la frustration d’être le témoin privilégié d’une histoire qui n’est pas la nôtre. Avoir les épaules pour supporter ces changements suppose une très grande confiance en soi”, constate Bernard Geberowicz. Le dialogue s’avère primordial pour empêcher la jalousie et les non-dits de faire vaciller le couple. On s’efforce de parler de ce que l’on ressent en toute transparence, sans mensonge ni culpabilité.

“Se lancer dans le polyamour suppose un contrat tacite où chacun accepte les relations de l’autre. Si mon partenaire se surestime, préjuge de ses capacités, ce n’est pas ma faute. Nous ne sommes pas responsable des faiblesses de notre conjoint”, nuance Françoise Simpère. Un avis que partage Audren Le Rioual. “Si l’on ne peut pas toujours maîtriser ce que l’on ressent, on est toujours responsable de la façon dont on se comporte”, souligne-t-il. “Un sentiment de jalousie n’excuse pas qu’on prive l’autre de sa liberté. On a le droit d’exprimer ses craintes, son désarroi, pour voir à deux comment les atténuer ou les désamorcer. Mais cela ne doit jamais être du chantage affectif.”

“Malgré tout, quelques dispositions pratiques peuvent permettre d’éviter de se faire du mal. Lorsque l’on rencontre quelqu’un à notre goût, on peut attendre un peu afin d’en discuter à deux avant de se lancer”, propose Guilain Omont. Ces précautions permettent bien souvent aux polyamoureux d’éviter le conflit en circonscrivant précisément le champ de leurs aventures.

Efficaces pour certains, cet ensemble de règles ne sont pas toujours suffisantes. Pour Bernard Geberowicz, “les personnes très sensibles ou celles qui ont une tendance à la dépendance affective souffriront beaucoup. Cela peut être également compliqué lorsque l’on a des enfants. Pas facile en effet de leur faire comprendre les implications d’un mode de vie si peu conventionnel.”

Loin d’être un échec, le polyamour aura été pour eux une étape féconde, un épisode dans une vie amoureuse à réinventer.

*Tous les prénoms évoqués dans les témoignages de l’article ont été modifiés

avec l'Express Style

 

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