Spolié par les nazis, le seul Klimt des collections françaises quitte le musée d’Orsay pour être restitué aux ayants droit

Roselyne Bachelot a annoncé que « Rosiers sous les arbres » de Gustav Klimt, le seul tableau du peintre à faire partie des collections nationales, serait bientôt restitué aux ayants droit de Nora Stiasny. Forcée par les nazis, cette femme juive autrichienne avait dû vendre l’œuvre en août 1938, après l’Anschluss (annexion de l’Autriche).

Un événement historique dans le monde de l’art et pour l’indemnisation des victimes du génocide juif s’est produit ce 15 mars. La ministre de la Culture Roselyne Bachelot a en effet annoncé aux côtés de Laurence des Cars, présidente des musées d’Orsay et de l’Orangerie, que la France s’apprêtait à restituer Rosiers sous les arbres (1904-1905) de Gustav Klimt (1862-1918) aux ayants droit de Nora Stiasny, que les nazis ont forcé à vendre le tableau en 1938, après l’Anschluss. Alfred Noll et Ruth Pleyer, l’avocat et la chercheuse de provenance ayant assisté la famille Stiasny-Zuckerkandl, ont salué cette décision et rendu hommage au travail des spécialistes et des autorités qui ont mis en lumière l’origine de l’œuvre.

Une restitution extraordinaire

Ruth Pleyer a parlé de « miracle » pour qualifier la restitution du tableau aux ayants droit. En effet, une telle rétrocession ne se produit pas tous les jours. Elle a nécessité le travail acharné des équipes du musée d’Orsay et de la galerie du Belvédère de Vienne pour trouver la provenance exacte de Rosiers sous les arbres, après que l’ambassadeur d’Autriche en France, Walter Grahammer, ait alerté la France de la découverte de nouveaux documents laissant penser à une spoliation.

Sans émettre de doutes sur la véracité de ces documents, les chercheurs des deux pays ont donc travaillé pendant deux ans, grâce à une coopération que d’intervenants français et autrichiens. La destruction des preuves par les nazis et la perte de la mémoire familiale avec le temps n’ont pas facilité leurs recherches.

Gustav Klimt, Rosiers sous les arbresVers 1905Huile sur toileH.110 ; L.110 cm© RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Patrice Schmidt

Gustav Klimt, Rosiers sous les arbres, vers 1905, huile sur toile, 110 x 110 cm© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Patrice Schmidt

Presque abstrait, ce paysage de Klimt est un exemple parfait de la dissolution du motif dans la composition des œuvres de l’artiste. En effet, il représente sans perspective des arbres fleuris peints par petites touches (tel un motif décoratif ou une mosaïque) pour donner une impression de mouvement. Klimt l’a peint dans sa résidence de l’Attersee, probablement entre 1904 et 1905.  Le tableau fait actuellement partie des collections nationales françaises, qui sont par nature inaliénables et donc difficiles à restituer.

Roselyne Bachelot a donc annoncé qu’un projet de loi serait prochainement présenté au Parlement pour l’extraire des collections nationales et le rendre aux ayants droit. Bien que consciente de l’importance d’une telle décision et de l’impact sur le musée d’Orsay, qui perd un précieux tableau de la Sécession viennoise, Laurence des Cars a expliqué soutenir sans aucune réserve cette démarche. « Cette décision est notre honneur, elle est l’accomplissement de notre devoir face à l’histoire et elle honore notre engagement collectif envers les victimes de la barbarie nazie », a-t-elle déclaré.

Le parcours mouvementé de l’œuvre

Les travaux des experts des deux musées et des représentants de la famille Stiasny ont permis d’établir précisément le parcours du tableau, originellement baptisé « Pommier », ce qui n’a pas facilité leurs recherches. Il appartenait originellement à Viktor et Paula Zuckerkandl, représentants d’une des grandes familles de la bourgeoisie juive austro-hongroise de la fin du XIXe siècle, ayant notamment fait fortune dans l’acier. Grand mécène de la Sécession viennoise, il acquiert ce tableau en 1911 et le conserve jusqu’à sa mort en 1927.

Il revient ensuite à sa nièce, Nora Stiasny, alors que les six autres Klimt de Viktor Zuckerkandl sont répartis entre les membres de la famille. Peu de temps après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938, Nora Stiasny est contrainte de vendre l’œuvre au travers d’un « ami » qui s’est avéré être un sympathisant du régime nazi. Elle est par la suite déportée en Pologne et meurt avec sa mère dans le ghetto d’Izbica ou au camp d’extermination de Belzec.

Roselyne Bachelot annonce la restitution de Rosiers sous les arbres © Youtube - Ministère de la Culture

Roselyne Bachelot annonce la restitution de Rosiers sous les arbres © Youtube – Ministère de la Culture

La galerie du prétendu ami de Stiasny conserve Rosiers sous les arbres jusque dans les années 1960, après quoi sa trace se perd. On le retrouve 20 ans plus tard à la galerie Peter Nathan à Zurich, au moment de la préfiguration du musée d’Orsay, qui se constitue et cherche des collections. Voyant dans ce tableau un moyen exceptionnel de compléter son panorama du début du XXe siècle, les équipes l’acquièrent après avoir procédé à de nombreuses vérifications. Les documents disponibles à l’époque ne permettent alors pas de révéler son lourd passé et l’œuvre entre dans les collections nationales. Les responsables français, tout comme les représentants des ayants droit, ont plusieurs fois rappelé que le musée d’Orsay a toujours procédé en toute bonne foi au cours du processus d’achat dans les années 1980. Comme l’a souligné Roselyne Bachelot, « Rosiers sous les arbres est une peinture, elle ne peut pas nous parler, et pourtant elle porte en elle ces destins tragiques et ces vies brisées », d’où la nécessité morale d’une restitution aujourd’hui.

Des efforts continus pour rendre justice aux victimes des nazis

La ministre a souligné l’attachement de la France à la restitution des biens spoliés par les nazis. Depuis 2018, un plus grand intérêt a été apporté à l’étude des provenances des collections nationales, afin de s’assurer qu’aucune des œuvres conservées ne fait l’objet d’une spoliation. L’inventaire de celles du Louvre devrait d’ailleurs bientôt se terminer, comme l’a indiqué Roselyne Bachelot. Elle a par ailleurs rappelé la création en 2019 d’une mission dédiée à ces restitutions au sein même du ministère. Si beaucoup de choses ont été faites depuis la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la rafle du Vel d’Hiv en 1995, elle estime que la France peut aller encore plus loin et explique que les autorités vont au devant des ayants droit si elle les identifie, et ce, même s’ils n’ont pas exprimé leur souhait de récupérer des œuvres. « Au-delà de la dépossession, [la spoliation] constitue une atteinte grave à la dignité des individus. Elle est la négation de leur humanité, de leur mémoire, de leurs émotions », a-t-elle déclaré. Avec cette restitution de taille, la France entend, petit à petit, faire la paix avec ces mémoires blessées par le génocide des populations juives d’Europe et regarder en face son histoire. Gageons que cette décision s’accompagne de suites justes et apaisées pour toutes les œuvres issues de spoliation présentes dans les musées français.

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